HAÏTI PEUT-ELLE VRAIMENT VOTER DANS CES CONDITIONS ?

Kenscoff, l’insécurité et le calendrier électoral : le peuple haïtien a le droit de demander des comptes
HAITIAN PULSE — 25 AOÛT 2026
Il existe des moments dans la vie d’une nation où une question cesse d’être théorique pour devenir une obligation morale. Haïti se trouve aujourd’hui devant l’un de ces moments. Depuis plusieurs mois, le Conseil électoral provisoire avance méthodiquement vers l’organisation des prochaines élections, avec un calendrier désormais établi et des opérations électorales déjà engagées dans plusieurs régions du pays. Mais pendant que le calendrier avance sur le papier, la réalité du pays continue de raconter une histoire profondément différente. Dans la nuit du 23 au 24 août 2026, la population de Kenscoff a été frappée par une attaque d’une extrême violence qui, selon les informations rapportées par les Nations unies et reprises par Reuters, a fait au moins 47 morts et 22 blessés. Des maisons ont été incendiées, des habitants ont été contraints de fuir et plusieurs personnes auraient également été enlevées. Reuters rapporte que cette nouvelle attaque intervient après une série d’attaques répétées contre Kenscoff depuis 2025, alors que des habitants accusent les autorités et la police de ne pas avoir réussi à assurer leur protection. Ce qui s’est passé à Kenscoff n’est donc pas simplement un nouvel épisode de violence dans une longue liste de tragédies. C’est un événement qui doit nous obliger à examiner avec beaucoup plus de rigueur la question centrale de la prochaine échéance électorale : dans quelles conditions le peuple haïtien sera-t-il réellement appelé à voter ?
Il serait trop facile, et intellectuellement malhonnête, de transformer immédiatement cette tragédie en accusation politique contre le CEP ou contre quelque autre institution. CITADEX n’a pas pour mission de défendre le Conseil électoral, le gouvernement, une coalition politique ou un candidat. Notre responsabilité est différente : nous devons examiner les faits, les documents officiels, les décisions prises, les conditions dans lesquelles elles sont prises et les conséquences qu’elles peuvent avoir sur le citoyen ordinaire. C’est précisément pour cette raison que la situation de Kenscoff mérite notre attention. Le 27 juillet 2026, le CEP a publié son calendrier électoral et fixé au 13 décembre 2026 le premier tour de l’élection présidentielle et des élections législatives, ainsi que la ratification populaire des changements proposés à la Constitution. Le second tour des législatives et de la présidentielle, ainsi que les élections des collectivités territoriales, sont prévus pour le 21 février 2027. Mais dans la même communication, le CEP reconnaît que le respect de ces échéances dépend notamment de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable et de la disponibilité des ressources financières nécessaires à la poursuite du processus. Cette précision est fondamentale. Elle signifie que la sécurité n’est pas simplement une difficulté extérieure au processus électoral : elle constitue, selon les propres termes de l’institution chargée d’organiser les élections, l’une des conditions permettant au calendrier de devenir réalisable.
Et cette condition n’est pas nouvelle. Elle apparaît déjà dans le calendrier publié par le CEP sous le précédent cadre électoral, qui fixait alors le premier tour des élections législatives et présidentielles au 30 août 2026, avec un second tour prévu le 6 décembre 2026. Là encore, le CEP avait averti que le respect des échéances dépendait notamment de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable et de la disponibilité des ressources financières. Ce changement de calendrier mérite lui-même d’être expliqué au peuple. Une date qui devait être celle du premier tour le 30 août est devenue, dans le calendrier publié le 27 juillet, une échéance fixée au 13 décembre. Ce n’est pas nécessairement la preuve d’une manipulation, et CITADEX ne doit pas le présenter comme tel sans éléments supplémentaires. Mais c’est une modification suffisamment importante pour que les citoyens comprennent exactement ce qui a changé, pourquoi cela a changé, quelles conditions ont empêché le premier calendrier d’être respecté et surtout si les difficultés qui justifiaient les réserves précédentes ont réellement été résolues ou simplement repoussées dans le temps.
Le calendrier avance, mais la réalité sécuritaire avance dans l’autre direction
C’est ici que le drame de Kenscoff prend une dimension nationale. La question que nous devons poser n’est pas de savoir si quelqu’un est favorable ou défavorable aux élections. Le peuple haïtien a besoin d’élections et a besoin, plus largement, d’institutions démocratiques capables de recevoir une légitimité populaire. Mais une élection n’est pas crédible simplement parce qu’une date est inscrite sur un calendrier ou parce que des bureaux de vote ouvrent leurs portes le matin du scrutin. Une élection commence beaucoup plus tôt. Elle commence lorsque les citoyens peuvent s’inscrire librement, lorsque les candidats peuvent se déplacer et présenter leurs programmes, lorsque les partis peuvent organiser des réunions sans craindre les attaques, lorsque les médias peuvent couvrir la campagne, lorsque le matériel électoral peut être transporté et protégé, lorsque les observateurs peuvent circuler et lorsque les citoyens déplacés par la violence peuvent réellement exercer leur droit politique. Si une partie importante du territoire demeure inaccessible, si des populations entières vivent sous la menace permanente des groupes armés et si des citoyens ne peuvent même pas garantir leur propre sécurité lorsqu’ils quittent leur domicile, alors la question de la participation électorale devient nécessairement une question de sécurité nationale.
Le problème de Kenscoff est d’autant plus difficile à écarter qu’il ne s’agit pas d’un territoire découvert hier par la violence. Les Nations unies avaient déjà documenté en 2025 une série d’attaques particulièrement graves dans la commune, faisant état de centaines de victimes, de maisons pillées ou incendiées et de déplacements forcés. Un rapport du Conseil de sécurité indiquait qu’entre la fin janvier et la fin mars 2025, les attaques dans la zone de Kenscoff avaient fait au moins 262 morts et 66 blessés, tandis que plus de 190 maisons avaient été pillées ou incendiées et que des milliers de personnes avaient été déplacées. Le rapport soulignait également les difficultés rencontrées par les forces de sécurité pour consolider les zones reprises aux groupes armés. Autrement dit, l’attaque d’août 2026 n’est pas un événement isolé apparaissant dans un environnement autrement stabilisé. Elle intervient dans une zone qui, depuis longtemps, constitue l’un des théâtres de la crise sécuritaire autour de la capitale.
Cette réalité devrait donc nous conduire à poser une question beaucoup plus exigeante que celle de savoir si les autorités ont annoncé une nouvelle date. Qu’est-ce qui a changé sur le terrain entre le moment où les autorités reconnaissaient que la sécurité était un préalable et le moment où elles considèrent désormais possible de poursuivre le processus vers une échéance nationale ? Nous ne demandons pas au CEP de garantir lui-même la sécurité de tout le territoire. Ce serait une exigence qui dépasserait son mandat. Nous demandons au CEP et aux autres responsables du processus de démontrer comment la condition qu’ils ont eux-mêmes reconnue sera évaluée. Si le climat sécuritaire doit être « acceptable », quels sont les critères qui permettront de déterminer qu’il l’est devenu ? Qui effectuera cette évaluation ? À quelle date ? Sur la base de quelles données ? Et que se passera-t-il si certaines régions remplissent ces conditions tandis que d’autres ne les remplissent pas ?
Le CEP savait que la sécurité était un problème avant Kenscoff
Il est important de le rappeler : le CEP n’a pas découvert la question de la sécurité avec l’attaque du 24 août. Le 28 mai 2026, le Conseil électoral avait tenu une séance de travail avec les membres de sa Cellule de sécurité électorale afin de préparer un dispositif adapté au contexte du pays. Le CEP indiquait alors que les discussions portaient sur la nécessité d’établir un climat sécuritaire stable et propice aux élections. Il précisait également que le dispositif devait couvrir l’ensemble de la chaîne électorale, notamment le transport des matériels sensibles et non sensibles, la protection du personnel électoral et la sécurité des électeurs et des candidats pendant la campagne et le jour du scrutin. Cette information est essentielle parce qu’elle nous permet de comprendre que la sécurité n’est pas une préoccupation apparue après coup. Elle faisait partie des préparatifs officiels plusieurs mois avant que le CEP ne publie son calendrier actuel.
Mais la question qui se pose aujourd’hui est celle de l’exécution. Le dispositif imaginé en mai est-il aujourd’hui opérationnel ? Combien d’agents de sécurité électorale ont-ils été formés ? Combien sont effectivement disponibles ? Dans quelles zones seront-ils déployés ? Quel sera leur rapport avec la Police nationale d’Haïti et les autres forces engagées dans la sécurisation du territoire ? Comment seront protégés les convois de matériel électoral ? Comment les candidats pourront-ils circuler dans les zones où les groupes armés exercent une influence ou un contrôle ? Comment les citoyens déplacés seront-ils intégrés au processus ? Ce sont des questions qui ne peuvent pas être traitées par des slogans. Elles nécessitent des chiffres, des cartes, des plans opérationnels et des mécanismes de vérification.
Le CEP a d’ailleurs poursuivi ses préparatifs en juillet en lançant des sessions de formation destinées aux futurs Agents de sécurité électorale dans plusieurs régions du pays. Les formations ont été organisées notamment à Jacmel, Miragoâne, Cayes, Jérémie, Cap-Haïtien, Gonaïves, Hinche, Fort-Liberté et Port-de-Paix. Cette démarche montre qu’une structure existe et que des préparatifs sont engagés. Mais elle soulève également une question légitime : la formation d’agents suffit-elle à garantir la sécurité électorale lorsque l’environnement sécuritaire général demeure aussi instable ? La différence entre préparer une opération et démontrer qu’elle peut être exécutée dans les conditions réelles du pays est précisément la différence que CITADEX doit examiner.
L’Ouest : le premier avertissement officiel
Le traitement réservé au département de l’Ouest fournit déjà un exemple concret de cette difficulté. Le 17 juillet, le CEP annonçait officiellement le lancement des opérations d’inscription des électeurs dans les chefs-lieux de neuf départements, mais excluait le département de l’Ouest. L’institution expliquait clairement cette décision par les « contraintes particulières » qui prévalaient alors dans ce département et indiquait vouloir poursuivre l’évaluation de la situation avant d’étendre progressivement les opérations dans des conditions acceptables de sécurité, d’accessibilité et d’efficacité.
Cette décision était raisonnable à examiner à partir des propres critères du CEP. Elle démontre surtout quelque chose d’important : lorsque les conditions de sécurité et d’accessibilité ne sont pas jugées suffisantes, le CEP reconnaît lui-même qu’une opération électorale ne peut pas simplement être imposée par le calendrier. Or, l’Ouest n’est pas une région périphérique. C’est le centre politique, administratif et démographique du pays. C’est là que se trouvent Port-au-Prince et une grande partie de l’activité institutionnelle nationale. Si l’inscription des électeurs devait être retardée dans ce département en juillet pour des raisons de sécurité et d’accessibilité, le peuple a le droit de savoir précisément ce qui a changé depuis.
Le 13 août, le CEP annonçait l’ouverture de 32 nouveaux Centres d’inscription et de vote dans le département de l’Ouest. C’est une évolution importante, mais elle ne répond pas automatiquement à toutes les questions. L’ouverture administrative d’un centre ne signifie pas nécessairement que tous les citoyens de la zone peuvent y accéder librement, en toute sécurité et sans subir de pression. Elle ne signifie pas non plus que la circulation du personnel, des candidats, des observateurs et du matériel sera garantie jusqu’au jour du scrutin. C’est ici que les données opérationnelles doivent remplacer les déclarations générales. Combien de centres sont réellement fonctionnels ? Combien de citoyens peuvent effectivement les atteindre ? Combien de communes restent difficiles ou impossibles d’accès ? Quelles mesures spécifiques sont prévues dans les zones à haut risque ?
Une élection ne se résume pas au jour du scrutin
Il faut absolument sortir de l’idée selon laquelle une élection consiste simplement à ouvrir des bureaux, distribuer des bulletins et compter les voix. Une élection crédible est une chaîne dont chaque maillon doit fonctionner. Une faiblesse importante à l’un des maillons peut affecter la crédibilité de l’ensemble du processus. Le citoyen doit pouvoir s’inscrire, comprendre les règles, accéder aux candidats et à leurs programmes, participer à la campagne, se déplacer vers son bureau de vote, voter sans intimidation, savoir que son vote est correctement enregistré et disposer d’un mécanisme crédible pour contester une irrégularité éventuelle.
Cette question devient particulièrement importante dans un pays marqué par les déplacements forcés. Lorsqu’une famille quitte son quartier parce que des hommes armés ont pris le contrôle de la zone, où cette famille est-elle censée voter ? Si son domicile n’est plus accessible, son centre d’inscription est-il toujours pertinent ? Si une personne a été déplacée d’une commune à une autre, comment son droit de vote est-il protégé ? Si des milliers de personnes vivent dans des zones différentes de celles où elles étaient inscrites, le système possède-t-il une procédure suffisamment souple pour éviter que l’insécurité ne transforme de facto des citoyens en électeurs privés de leur droit politique ?
Ces questions ne sont pas accessoires. Elles touchent directement au caractère inclusif d’une élection. Le CEP affirme vouloir conduire un processus inclusif et impartial. Mais l’inclusion ne peut pas être mesurée uniquement par le nombre de partis autorisés ou par le nombre de bureaux officiellement ouverts. Une élection est inclusive lorsque les citoyens, y compris ceux que la violence a déplacés ou marginalisés, disposent réellement d’une possibilité raisonnable de participer.
Le calendrier a changé. Le peuple a le droit de savoir pourquoi.
Le changement de calendrier mérite également une attention particulière parce qu’il intervient dans un contexte où les conditions sécuritaires étaient déjà identifiées comme un préalable. Le calendrier antérieur prévoyait le premier tour le 30 août 2026. Le calendrier actuel fixe cette échéance au 13 décembre. Entre ces deux dates, plusieurs mois ont été ajoutés au processus. Cela peut donner davantage de temps aux autorités pour préparer les opérations, renforcer la sécurité, inscrire les citoyens et organiser les structures électorales. Mais cela soulève aussi une question essentielle : les mois supplémentaires ont-ils effectivement amélioré les conditions nécessaires au scrutin ?
Il serait irresponsable de prétendre connaître la réponse sans données complètes. Mais il serait tout aussi irresponsable de ne pas poser la question. Le peuple haïtien doit pouvoir comparer la situation qui avait conduit à l’établissement du premier calendrier avec la situation qui existe aujourd’hui. Si la sécurité était un préalable hier, elle doit rester un préalable aujourd’hui. Si l’insuffisance de sécurité constituait une difficulté hier, les autorités doivent expliquer quelles améliorations concrètes ont été réalisées depuis. Et si, malgré les préparatifs, des zones continuent de subir des attaques majeures, il est parfaitement légitime de demander si les conditions prévues par le CEP sont effectivement réunies.
Le CEP avance rapidement dans la préparation politique
Pendant que ces questions sécuritaires demeurent ouvertes, le processus politique, lui, avance. Le 14 août, le CEP a annoncé la fin de l’enregistrement des regroupements politiques et la publication de la liste définitive des structures politiques agréées. Selon le CEP, le processus a abouti à 105 structures politiques, dont 88 partis et 17 groupements. Le Conseil électoral précise également que ces 17 groupements réunissent au total 228 partis politiques.
Le 19 août, le CEP a procédé au tirage au sort des numéros de campagne pour ces 105 structures et a annoncé que la période d’inscription des candidats débutait le 20 août. Le 20 août, l’institution organisait déjà une séance d’échanges avec des représentants des partis et groupements politiques autour de la plateforme d’inscription des candidats. Au cours de cette rencontre, les représentants politiques ont notamment soulevé des préoccupations concernant le décret électoral, le financement des partis, l’exigence de soumettre une liste de 30 000 membres et la situation sécuritaire du pays.
Il existe donc une réalité paradoxale que le peuple doit comprendre. Le processus électoral avance institutionnellement alors que la situation sécuritaire continue de produire des événements qui remettent en question les conditions mêmes auxquelles le CEP a subordonné son calendrier. Ce paradoxe ne signifie pas nécessairement que le processus doit être abandonné. Mais il signifie qu'il doit être soumis à un niveau beaucoup plus élevé de transparence.
Qui décide que le climat est « acceptable » ?
Voilà peut-être la question la plus importante de toute cette discussion. Le CEP emploie une expression qui paraît simple : « climat sécuritaire acceptable ». Mais cette expression possède une importance considérable parce qu’elle constitue une condition déclarée de la réalisation du calendrier. Il faut donc savoir ce qu’elle signifie concrètement.
Existe-t-il une grille d’évaluation ? Existe-t-il un seuil minimum d’accessibilité territoriale ? Existe-t-il une carte publique des zones considérées comme sécurisées, à risque ou inaccessibles ? Existe-t-il un mécanisme permettant de vérifier que les candidats peuvent effectivement faire campagne dans les différentes circonscriptions ? Existe-t-il une procédure pour les citoyens déplacés ? Existe-t-il un protocole public pour suspendre ou déplacer une opération électorale lorsque les conditions deviennent dangereuses ? Et surtout, qui possède le pouvoir de dire que le seuil de sécurité est atteint ?
Ce sont des questions qui méritent des réponses avant le scrutin, et non après. Une fois les bulletins comptés, il sera trop tard pour découvrir que certaines populations n’avaient pas pu participer normalement. La transparence doit donc être préventive. Elle doit permettre aux citoyens, aux partis, aux observateurs et aux journalistes de comprendre les risques avant que les résultats ne soient proclamés.
La responsabilité n’appartient pas seulement au CEP
Il faut également comprendre que la responsabilité de cette situation ne repose pas uniquement sur le Conseil électoral. Le CEP ne contrôle ni les forces de sécurité ni l’ensemble de l’appareil d’État. Le propre calendrier de l’institution reconnaît que l’organisation des élections constitue une responsabilité partagée entre le gouvernement, les différents acteurs et les partenaires nationaux et internationaux.
Cette responsabilité partagée doit être prise au sérieux. Le gouvernement doit expliquer quelles mesures sont prises pour sécuriser le territoire. Les forces de sécurité doivent pouvoir démontrer leurs capacités opérationnelles. Les partenaires internationaux doivent expliquer quelle assistance concrète est disponible et dans quelles conditions. Les partis politiques doivent pouvoir faire campagne sans intimidation et accepter les règles communes. Le CEP, pour sa part, doit démontrer que ses opérations peuvent être conduites dans un environnement où les citoyens ont réellement la capacité d’exercer leur droit.
Mais cette responsabilité partagée ne doit surtout pas devenir une manière de diluer la responsabilité. Au contraire, plus le processus dépend de plusieurs acteurs, plus le peuple doit pouvoir savoir précisément qui est responsable de quoi, quels engagements ont été pris, quelles ressources sont disponibles, quelles mesures ont été exécutées et quels obstacles demeurent.
La confiance ne se décrète pas
C’est ici que CITADEX doit prendre une position différente de celle des institutions politiques. Nous ne demanderons pas au peuple haïtien de faire confiance au CEP parce que le CEP affirme être indépendant. Nous ne lui demanderons pas non plus de faire confiance au gouvernement parce que le gouvernement affirme vouloir organiser des élections. Nous ne lui demanderons pas davantage de faire confiance aux partis politiques parce qu’ils affirment représenter le changement. Et nous ne demanderons même pas au peuple de faire confiance à CITADEX. Nous lui demanderons de regarder les preuves.
Lorsqu’une institution affirme qu’une condition est remplie, nous chercherons les éléments permettant de vérifier cette affirmation. Lorsqu’une date est annoncée, nous examinerons les conditions nécessaires à sa réalisation. Lorsqu’une décision est modifiée, nous chercherons à comprendre pourquoi. Lorsqu’une contradiction apparaît entre deux documents officiels, nous la signalerons. Lorsqu’une institution reconnaît elle-même une difficulté, nous conserverons cette déclaration dans le dossier afin de pouvoir vérifier plus tard si la difficulté a réellement été résolue. Et lorsqu’aucune information suffisante ne permet de tirer une conclusion, nous aurons l’obligation journalistique de dire simplement : nous ne savons pas encore.
Cette méthode est particulièrement importante dans le contexte haïtien parce que la population a trop souvent été placée devant des affirmations contradictoires provenant d’institutions, de gouvernements, de partis politiques et d’acteurs internationaux. Une démocratie saine ne demande pas aux citoyens de croire aveuglément. Elle leur donne les moyens de vérifier. Le rôle d’un média citoyen indépendant n’est donc pas de remplacer une propagande institutionnelle par une propagande opposée. Son rôle est de construire un espace où les affirmations peuvent être confrontées aux faits.
Le peuple haïtien ne doit pas être placé devant un faux choix
Il faut également éviter une autre erreur : présenter la question comme un choix entre les élections ou le chaos. Ce serait une fausse dichotomie. Le peuple haïtien a besoin d’élections, mais il a besoin d’élections qui produisent une légitimité suffisamment solide pour permettre au pays de sortir de la crise institutionnelle. Une élection organisée dans des conditions profondément inégales peut certes produire des résultats officiels, mais elle risque aussi de produire une nouvelle crise de confiance si une partie importante de la population estime qu’elle n’a pas pu participer librement.
Le véritable débat n’est donc pas : « Sommes-nous pour ou contre les élections ? » Le véritable débat est : « Quelles conditions minimales doivent être réunies pour qu’une élection puisse réellement être considérée comme libre, inclusive, sûre et crédible ? » Cette question devrait être au centre de la conversation nationale. Elle devrait être discutée par les partis politiques, les organisations de la société civile, les journalistes, les universitaires, les observateurs électoraux et surtout par les citoyens eux-mêmes.
Une démocratie ne se mesure pas uniquement au fait que les électeurs déposent un bulletin dans une urne. Elle se mesure aussi à la capacité de chaque citoyen de participer au processus sans intimidation, sans exclusion territoriale et sans peur. Le droit de vote n’a de sens que si le citoyen peut effectivement l’exercer.
Kenscoff ne doit pas devenir une note de bas de page
Dans quelques mois, les affiches électorales pourraient remplir les rues. Les candidats parleront de changement. Les partis présenteront leurs programmes. Les autorités annonceront les préparatifs. Les partenaires internationaux parleront de démocratie et de transition. Mais le peuple de Kenscoff aura le droit de poser une question beaucoup plus simple : qui nous garantit que notre vie compte autant que le calendrier électoral ?
Cette question ne doit pas être traitée comme une provocation. Elle est au cœur même de la démocratie. Une démocratie ne peut pas demander à une population terrorisée de participer à une compétition politique tout en refusant de répondre à la question de sa sécurité. Si un citoyen doit choisir entre rester chez lui pour protéger sa famille et se rendre dans un centre d’inscription ou de vote, son droit politique existe juridiquement, mais il devient beaucoup plus difficile à exercer dans la réalité.
La tragédie de Kenscoff doit donc être considérée comme un avertissement national. Elle doit pousser les autorités à produire davantage d’informations, et non moins. Elle doit pousser le CEP à expliquer ses critères, et non simplement à répéter ses engagements. Elle doit pousser le gouvernement à présenter ses capacités sécuritaires, et non seulement ses promesses. Elle doit pousser les partis politiques à défendre le droit de leurs électeurs à participer, et non seulement leurs propres intérêts électoraux. Et elle doit pousser les médias à poser les questions que les institutions préféreraient peut-être éviter.
CITADEX ne demande pas aux Haïtiens de faire confiance. Nous demandons des preuves.
Voilà le principe qui doit guider notre travail à partir d’aujourd’hui. CITADEX ne sera ni le porte-parole du CEP, ni celui du gouvernement, ni celui de l’opposition, ni celui d’un parti politique, ni celui d’un candidat. Nous ne chercherons pas à empêcher les élections, pas plus que nous ne chercherons à les légitimer artificiellement. Nous chercherons simplement à mettre les faits devant le peuple. Si les documents démontrent que les conditions sont réunies, nous le dirons. Si les documents démontrent qu’elles ne le sont pas, nous le dirons également. Si les preuves sont contradictoires, nous montrerons les contradictions. Et si les institutions refusent de répondre aux questions légitimes du citoyen, nous le signalerons.
Notre loyauté ne doit donc aller ni au pouvoir, ni à l’opposition, ni au CEP, ni à aucun candidat. Notre loyauté doit aller aux faits et au peuple haïtien. C’est cette indépendance qui permettra à CITADEX de faire quelque chose que trop peu d’acteurs font aujourd’hui : créer une mémoire documentaire du processus électoral. Les annonces du CEP ne doivent pas simplement disparaître dans le flot quotidien des nouvelles. Elles doivent être conservées, comparées et confrontées à ce qui se passe réellement sur le terrain. Une promesse faite en mai doit pouvoir être comparée à la situation en août. Une condition annoncée en juillet doit pouvoir être vérifiée en décembre. Une date modifiée doit pouvoir être expliquée. Une décision contestée doit pouvoir être documentée.
Avant de demander au peuple de voter, démontrez-lui qu’il peut voter
Le 13 décembre 2026 ne doit donc pas être considéré comme une vérité simplement parce qu’il figure sur un calendrier officiel. C’est une échéance annoncée par le CEP dans un contexte où l’institution elle-même reconnaît que sa réalisation dépend de conditions sécuritaires et financières. L’attaque de Kenscoff du 23 au 24 août, qui a fait au moins 47 morts et 22 blessés selon les informations rapportées par les Nations unies et Reuters, démontre brutalement que la question sécuritaire ne peut pas être reléguée au second plan. Elle ne prouve pas, à elle seule, qu’une élection nationale est impossible. Mais elle rend absolument légitime l’exigence d’une démonstration publique des conditions de sécurité.
C’est là toute la différence entre le scepticisme partisan et le journalisme citoyen. Le sceptique dit : « Je ne crois pas. » Le partisan dit : « Croyez-moi. » Le journalisme sérieux dit : « Voici les faits. Voici les documents. Voici ce que nous savons. Voici ce que nous ne savons pas. Voici les contradictions. Maintenant, à vous de juger. »
C’est exactement ce que CITADEX doit faire.
Le peuple haïtien a le droit de voter. Il a le droit de choisir ses dirigeants. Il a le droit d’exiger des institutions légitimes et responsables. Mais avant de lui demander de se rendre aux urnes, ceux qui organisent,
administrent et garantissent le processus ont le devoir de démontrer que le peuple peut réellement participer, librement, équitablement et en sécurité.
Le calendrier doit servir le peuple. Le peuple ne doit jamais être sacrifié au calendrier.
Et après Kenscoff, cette question ne peut plus être reportée.
À VOUS DE JUGER
CITADEX ne vous demande pas de croire le CEP. Nous ne vous demandons pas non plus de croire le gouvernement, les partis politiques, les candidats ou même CITADEX. Nous vous demandons de regarder les faits, de poser les questions et de vous faire votre propre opinion. La situation de Kenscoff, l’évolution du calendrier électoral et les conditions de sécurité qui entourent le processus soulèvent des questions auxquelles le peuple haïtien mérite des réponses claires et vérifiables.
Et vous, qu’en pensez-vous ? Selon vous, les conditions actuelles permettent-elles réellement d’organiser des élections libres, sûres, inclusives et crédibles ? Le calendrier électoral devrait-il être maintenu tel qu’il est annoncé, ou les autorités doivent-elles d’abord démontrer que les conditions nécessaires sont réunies ? Quelles garanties attendez-vous avant de pouvoir faire confiance au processus ?
Laissez votre commentaire sous cet article et participez au débat. Votre expérience dans votre commune, votre département ou votre communauté peut contribuer à une meilleure compréhension de la réalité du terrain. CITADEX continuera de documenter les faits, de comparer les déclarations aux réalités observables et de donner aux citoyens les informations nécessaires pour se faire leur propre jugement.
Le pouvoir de décider appartient au peuple. Le droit de questionner aussi.




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